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                                                           Par Cristina Castello



 

 

                                                 
                                                               Relief Quotidien, 1971. Pastel gras sur carton découpé.
                                                                                                           ©Photo Christophe des Brosses

¾
Je pense maintenant à « La leçon d'anatomie du docteur Tulp», de Rembrandt, une sorte de portrait de l'« establishment» de médecins néerlandais du XVIIe siècle qui a inspiré chez vous pas mal d'œuvres satiriques. De nos jours, lors mon passage dans
les galeries de Paris et d'autres villes d'Europe, j'ai vu peu d'expressions authentiques de peinture, en réalité, plus de mode que de peinture, tandis que pour beaucoup de bons artistes il n'est pas facile d'exposer. Il existe un « establishment » dans l'art qui ouvre ou ferme des chemins ?

¾De bons peintres avec difficultés pour entrer au marché de l'art, il y en a toujours eu. Et quelquefois, je ne l'ai pas compris. Mais, peut-être l'establishement joue, aujourd'hui plus que jamais, un rôle prépondérant pour la carrière de quelques artistes. D'autre part, nous savons déjà que Paris a aujourd'hui le même schéma que les autres grandes villes d'art, comme New York ou Londres. Ici, l'art contemporain, par exemple, se trouve aux alentours de la Bibliothèque François Mitterrand, la région du Marais est dédiée aux gens plus ou moins de ma génération, tel que, avec quelques exposants isolés, le XVIe arrondissement ou Saint-Germain. Entre les uns et les autres, des horreurs comme partout.

¾
Et en Argentine, comment répéter cette fécondité des fins des années cinquante et presque toutes les soixante, avec l'appui pour l'art d'un Jorge Romero Brest, un Aldo Pellegrini ou un Hugo Parpagnolli, et avec tant de bons artistes de ce temps-là ?

¾
C'est que la culture - qui se développe immédiatement quand la société vit des périodes pleines - n'a jamais été prioritaire en Argentine. Alors, il apparaît toujours des organismes et des fondations qui remplacent le rôle de l'État. À mon époque, la Fundación Di Tella a joué ce rôle, non seulement dans les arts plastiques, mais encore dans le théâtre et dans la musique. Comme vous vous rappellerez, son interruption s'est produite immédiatement après le coup d'état contre le docteur Illia, et ceux qui ont tellement réclamé alors l'intervention militaire, l'ont tellement regretté après.

¾
Je pensais à Córdoba et à une génération d'artistes qui semble unique. La vôtre, qui est aussi celle d'Eduardo Bendersky, Marcelo Bonevardi, Ernesto Farina, José « Bepi » De Monte, Pedro Pont » Verges, Diego Cuquejo.... Et sans doute, y a-t-il des artistes importants de générations postérieures, et aussi parmi les jeunes et les adolescents. Et encore, il semble qu'après vous, l'histoire se serait arrêtée…

¾
C'est vrai que cette génération avait fait des expositions à Córdoba et à Buenos Aires, et en 1955, quand je suis venu d'Europe, ses artistes constituaient le groupe le plus actif. Mais, il n'en est pas moins vrai que pendant dix ans la culture argentine a vécu en secret. Et à partir de l'arrivée de la démocratie, une quantité de jeunes artistes, peintres, sculpteurs et d'autres, ont rempli ce vide. Córdoba compte aujourd'hui sur la première galerie dont l'architecture a été prévue pour cette fin. Les musées sont sans moyens économiques - comme d'habitude -, mais on fait des choses : ils sont actifs. Et les écoles d'art sont envahies d'élèves, ce qui ne se passait pas à mon époque. 
                                                                       
¾Vous avez fait vos premières expositions à Córdoba et à Buenos Aires, en 1957 et 1961, respectivement, mais, bien sûr, après avoir été reconnu en Europe. C'est de cette manière qu'agit l'Argentine avec ses artistes et scientifiques : elle ne leur donne rien quand ils sont en train de surgir et après elle s'attribue le mérite de leurs triomphes pour lesquels ils ne se sont pas préoccupés. C'est un pays expulsif ?

¾
Bon, j'accepte que tous applaudissent le sportif qui réussit hors le pays, tandis que le scientifique et l'artiste sont suspects. Mais, l'Argentine est comme elle est. Et quand une lumière d'espoir allume un peu le chemin, nous devenons tous, heureux. Comme à présent, sans trop savoir pourquoi. Mais nous sommes un peu comme ça, et c'est ainsi que nous devons nous assumer.

¾Depuis 1962 vous habitez à Paris, mais vous conservez des habitudes « criollas» comme le maté et l'« asado » et Córdoba n'est pas souvenir chez vous, mais expérience.

¾
Je vais vous répondre, comme si j'étais un psychanalysé, que j'ai déjà résolu le problème de Dieu et que j'ai résolu le problème de la mère. Mais celui de Córdoba, reste en suspens.

¾
C'est votre pays celui de « porque me muero si me quedo / pero me muero si me voy »*, comme le dit la chanson de María Elena Walsh ?

¾
Voyez, je suis parti tout jeune et beaucoup de fois j'ai pensé à y retourner et laisser mes os à Villa Allende (Córdoba), mais je l'ajournais. Peut-être, parce qu'être ici ou là, bon… mon rythme est semblable, mon atelier de Paris est ce qu'on appelle là un « quincho», l'asado que j'obtiens ici est quelquefois meilleur que celui de là-bas, avant, ici il y avait une complication, trouver de l'herbe et parfois j'ai dû l'acheter à la pharmacie, mais maintenant il y en a partout, et du vin, qui, sans doute en Argentine, s'est beaucoup amélioré, je ne parle pas !

                                                               

                                  A vous de faire l'Histoire N 1, 1965. Huile, acrylique, gouache sur bois.
                                                                                                                    Musée Cantini, Marseille



  ¾Vous avez créé le Centre d'Art Contemporain (Centro de Arte Contemporáneo) au Château Carreras, de Córdoba, qu'est-ce qui vous pousse à ouvrir les mains en temps de poings fermés et d'individualisme ?

¾Vous savez déjà que lorsque j'étais ici, et au milieu de la tradition judéo-chrétienne, je me suis toujours senti en faute. Et une manière d'expiation a été d’avoir voulu inventer cet autre centre d'art, mais mon intention était bien autre, par rapport à la façon de transformer ce lieu. Voyez… je crois que ça a été la seule fois que j'ai perdu avec résignation et rage en même temps, parce que je suis convaincu que mon idée était bonne.

¾Vous êtes un donnant : vous avez donné aussi trois cent trente et une de vos œuvres au Museo de Arte Moderno de Buenos Aires, en 2001.

¾Oui, parce que la directrice, qui est une vielle amie, me l'a suggéré, et disons que je suis naturellement l'opposé d'un avare.

¾Il est possible que dans un certain sens et d'une manière propice, vous n'ayez pas grandi et  que vous gardiez l'enfant… celui qui voit le soleil se cachant, en même temps que le paysage de Córdoba se couvrait de sauterelles, comme vous l'avez dit quelquefois?

¾Oui, j'ai grandi, je ne sais pas…, mais il est sûr que la mémoire d'un enfant demeure intacte. Je ressens jusqu'à l'odeur de la cire des planchers de ces couloirs qui nous emportaient au rayon « enfant » de Gath & Cháves. Cette odeur d'eucalyptus des ascenseurs de la maison Tow, le goût du jambon York au restaurant de l'Hôtel Bristol, où nous allions souvent avec ma grand-mère… où il fallait manger très lentement et laisser un petit peu pour que le serveur n'emporte pas l'assiette vide. Et les dimanches.. ! Ah...! Les dimanches c'étaient les croissants avec du chocolat épais de « La Oriental » puis passer par la boulangerie Europa pour recueillir les meringues de crème chantilly..!

¾Bien sûr, dans la rue 9 de Julio, de Córdoba… c'était un rite.

¾Oui ! Et plus tard nous allions directement au stade de Belgrano, où quelquefois nous perdions et parfois nous gagnions. Et après, Perón, pour différentes raisons que je n'ai jamais pu comprendre, est arrivé ; et mes voyages sont arrivés, et l'aventure. Et j'ai découvert que ma vie s'était passée sans sursauts. Et que pour les autres, pour la plupart, le truc était plus difficile, et que je ne pouvais pas faire tout ce que je voulais à Córdoba ! Et alors… alors, je suis venu sans venir et je reste sans rester.

¾Antonio, où est, et qu'est-ce que la « patrie » ? C'est la Córdoba de votre naissance, avec ce caléidoscope d'images qui le révèlent et lui expliquent ? Il s'agit peut-être, de vos maîtres : José Gutiérrez Solana ou les allemands Otto Dix et George Grosz...?

¾La patrie, la patrie… Qu'est-ce que c'est ? Où est-elle ? Là où l'on est né, où les racines sont bien établies, où l'enfance s'est écoulée sans trop de problèmes ? C'est le lieu où j'ai pu faire et vivre de ma passion, la peinture...?

¾...C'est-à-dire que « patrie » peut être ce Paris de ses derniers quarante ans et de votre consécration comme artiste ?

¾Voyez… Je n'ai jamais eu de problèmes de déracinement, mais je dirais qu'étant ici je regrette Córdoba, et à Córdoba je regrette Paris. C'est comme être assis sur deux chaises, mais pour passer de l'une à l'autre il faut un vol d'Air France qui dure treize heures.

¾En 1983, vous m'avez dit qu'un jour vous habiteriez à Ibiza ou à Cartagena, ou à New York, ou au Puerto Rico, ou en Jamaica ou à Colonia (Uruguay). Maintenant, il semble que ce jour arrive : quel lieu vous logera finalement ?

¾Quand vous me l'avez demandé alors, certainement que je n'avais aucune réponse assez mûre, et à présent, j'exclurais les villes que je vous ai nommées à ce moment-là. Pour fermer le cercle, je me pencherais vers Córdoba. Mais, ne me pressez pas, je le déciderai quand je serai grand.



 

Caja con señores III, 1962. ©Photo André Morain


*   « Parce que je meurs si je reste/, mais je meurs si je pars »




Publié dans « Cuadernos Hispanoamericanos » - Madrid

 

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Lundi 26 mai 2008 1 26 /05 /Mai /2008 14:07
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